Petite histoire de Mondovi.
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 Charretier          Rosine, la fille du charretier.


 foot                              C'est la faute à Truglio.
 
Les deux frères Baëza           Nostalgie


Le cheval Taillefer           Sur la route de BARRAL
 
NB : Les récits de cette rubrique sont authentiques. Les personnages ont effectivement vécu à Mondovi.






















 
 

 

Parmi les étrangers arrivés en 1838 à Bône, figure Antoine. Son nom de famille est BOUGIOLI : un nom à consonnance italienne qui peut faire douter de son origine. Est-il Italien? Est-il Maltais? Antoine ...on devrait dire "Antonio" est adolescent d'origine italienne qui s'est exilé en Malte avant de rejoindre le port de Bône.. Comme tous ceux qui ont débarqué  sur ce rivage il n’a pas eu la chance de suivre une scolarité suffisante pour prétendre occuper des postes de responsabilité. Il doit donc se plier aux dures besognes auxquelles les français, plus instruits ne se plient pas.

 Cependant, sa volonté de réussir et la situation dans laquelle il est acculé le pousseront à se persuader qu’il a bien fait de traverser la Méditerranée. Si c’était à refaire, il le referait…De toute façon il n’a plus le choix…

Sa préoccupation première est de fonder une famille et de la faire vivre dignement pour ne pas connaître ce qu’il a vécu dans le pays que ses parents ont quitté. Il fait la connaissance de Marie RIVARRO… encore un nom à consonance Italienne…et décide de la prendre comme épouse.
A deux la vie semble plus facile. Il renonce définitivement à retourner au pays.
Antoine est installé à Bône avec Marie.Il revient de la vieille ville où il n’a pas rencontré grand monde. Les indigènes y étaient installés avant que les français n’arrivent.

 

 
     
 



De l’autre côté des remparts, la ville moderne prend forme.Une promenade ombragée est esquissée : elle  deviendra quelques années plus tard le cours national puis le cours Bertagna.L’église est maintenant achevée. Chaque cérémonie donne l’occasion aux dames de montrer leurs belles robes. C’est particulièrement le moment puisque les beaux jours arrivent.Antoine se lève et prend négligemment le journal mal plié qui traîne sur la table de la cuisine.

Son titre : « LA SEYBOUSE ».

La Seybouse c’est la rivière qui musarde dans la plaine de Bône, après avoir côtoyé Mondovi et qui se jette près du port de la ville.Le premier numéro de « La Seybouse » parut le 4 juillet 1843.

En grosses lettres, au dessus des 3 colonnes de la première page on peut lire :

« LA GUERRE DES SAUTERELLES. »

 En 1866, en effet, les sauterelles se sont abattues sur la colonie comme elles ont pu le faire à d’autres reprises. Une vraie calamité qui détruit tout dans les champs en un rien de temps.

Voici un extrait qui donne l’ambiance qui a pu régner au moment de la découverte du fléau.

 « On entendit les clairons et les tambours de la troupe. Des chasseurs à pied en colonnes se déployaient et soulevaient les essaims. Ils demandaient des bâtons, des fourches, des râteaux, allumaient des feux de broussailles. Partout dans la plaine flottait le cri strident et modulé des femmes arabes et montaient les fumées qui semblaient refouler les vols vers le nord-ouest. Tout à coup, on découvrit qu’à un centimètre et demi de la surface, la terre était garnie d’œufs groupés en épis…On observa que les sauterelles s’enfonçaient dans le sol…C’était la ruine. »  JULES ROY

 Antoine reposant le journal sur la table dit « Il ne manquait plus que ça ! »
Marie qui reprise des chaussettes le regarde et se remet à tirer l’aiguille.
Chez les Bougioli un regard suffit souvent pour se comprendre. Celui de Marie était plein de compassion pour Antoine.
Les Bougioli ont emporté dans leurs maigres bagages la mentalité qui régnait dans le pays d’origine de leurs parents.
Là-bas les relations sentimentales étaient codées, encadrées, surveillées. Si Antoine a épousé Marie, c’est qu’il a eu l’assentiment des parents. Un assentiment qui n’a pas été verbal mais qu’il a compris dans la façon dont les parents ont reçu et considéré la fille. La complicité s’est installée. Marie est maintenant sous la protection d’Antoine.

En ce jour de mars 1866, la complicité est allée suffisamment loin pour que Marie attende un bébé depuis bientôt 9 mois.
Les nouvelles de « LA SEYBOUSE » touchent Antoine mais ne parviennent pas à effacer de son esprit ses préoccupations premières : la naissance du bébé.

TEMPÊTE A BÔNE « A la tombée du jour, les nuages chargés de grains, la mer grossissant de plus en plus et le vent redoublant d'intensité ne laissaient aucun espoir sur le sort des bâtiments livrés à la merci de la tourmente, et, en effet, le lendemain matin, nos plages, jonchées de débris, nous apprenaient la grandeur du désastre, qu'une nuit affreuse avait dérobé aux yeux de tous ».

Que des mauvaises nouvelles, tous les jours….

Quelques jours passeront et  la bonne nouvelle tombera. Il la lira fin avril 1866 quelques jours après la naissance de son garçon au bas de la quatrième page.

 Etat civil

« Le 3 avril 1866
Antoine et Marie BOUGIOLI ont donné naissance à un garçon

François

Nous félicitons chaleureusement les parents »


 

François est allé à l’école tout juste le temps d’apprendre à lire et à écrire.

D’ailleurs pour le métier qu’il a décidé d’exercer inutile d’avoir une grande instruction. Il veut

être charretier.

A cette époque la seule force motrice disponible est encore le cheval. Le charretier joue le rôle de transporteur routier. Les charrettes tirées par un ou plusieurs chevaux sont adaptées aux types de marchandises à charger. Un autre métier est en vogue, c’est celui de maréchal-ferrant qui s’occupe  en particulier de ferrer les sabots des animaux.

François a connu l’époque où les premiers camions ont commencé à concurrencer le cheval. Cela ne l’a pas vraiment gêné parce que leur nombre était encore insuffisant pour prétendre répondre à toutes les demandes. Il a donc pu continuer à exercer son métier sans problèmes.

Dans l’année de ses 26 ans il fait la connaissance de Angèle Vella dont les grands parents sont originaires de Malte.

  • VELLA : a  le sens de villa en maltais, mais comme on en a trouvé trace au XIIIèmè siècle, viendrait du latin domaine.

 

Angèle a 7 ans de plus que François mais qu’à cela ne tienne :« Plus le fruit est mûr, meilleur il est » disait-il.

Ils se marient le 3 novembre 1892.

 

Le fruit a été si bon qu’ils auront 5 enfants et parmi eux ROSINE  MARIE
     
-       Marie Joséphine née lé 27 août 1893

-         Joséphine            née le 7 août 1895

-         Rosine Marie       née le 28 février 1898

-         Vincent Louis      né le 4 octobre 1900

-         Marguerite           née le 1er mars 1903.
 

Les parents de Rosine se préoccupèrent davantage à lui apprendre ce que,à leur idée une fille doit savoir faire avant même d'envisager une carrière quelconque. Comme ses soeurs elle apprend tout ce qu'un mari attend d'une femme à cette époque : cuisiner, laver le linge, le repasser, coudre et même broder.
Insouciante, elle passe une enfance heureuse dans la ville qui l'a vue naître. Cette ville que l'on qualifie de "Coquette" parce qu'elle posséde tout ce qu'un citadin exigeant aspire : un cours qui permet les plus belles promenades, des rues larges et animées, une corniche aux plages plus attirantes les unes que les autres. Rosine, bonne vivante aime bien rire et parler, comme tous les bônois, avec les mains pour préciser sa pensée. A Bône cette pratique est courante. Tout le monde se connaît ou semble se connaître...de vue.
Un jour, pourtant, Rosine rencontre un garçon qu'elle voit pour la première fois. Il  s'exprime avec un accent étranger. Cela n'est pas extraordinaire parce que  de nombreux étrangers sont installés à Bône. Les plus nombreux sont Italiens. Il ya tout de même quelques Espagnols. Le jeune homme  est justement originaire de Carthagène (en espagnol Cartagena) située dans la Région de Murcie, au sud-est de l'Espagne. Il raconte à Rosine qu'il est arrivé
en Algérie vers 1910.
Et puis au fur et à mesure des rencontres, il dévoile la raison de son départ d'Espagne,
 le décès de sa mère. Son  père qui décide de se remarier. Les relations avec sa belle-mère qui ne cessent de se dégrader. Son envie de passer des jours meilleurs loins de tous ces tracas et de la misère qui étouffe tout projet dans cette région de l'Espagne.

             A Bône, il exerce le métier de peintre en bâtiments.

Rosine se met à l'écouter d'une "autre oreille" losque le jeune homme lui apprend qu'il est musicien. Elle qui aime s'amuser et rire voit en Michel...le jeune homme s'appelait ainsi...un homme avec qui il ferait bon vivre.
Ils finissent par se marier en 1916. Rosine sort à peine de son adolescence mais elle a la vivacité d'esprit et la maturité qu'il faut pour faire face aux responsabilités d'une femme au foyer.
Ils s'installe à Bône. Avec les quelques sous que possède Michel, ils décident d'ouvrir une petite droguerie. Pendant que lui poursuit ses activités de peintre, elle, s'occupe de la boutique. Les affaires leur permettent de vivre décemment. Deux ans après leur union, ils ont un premier garçon. Ils s'appellera Michel, comme le père.
Michel raconte :

 "Artiste il l’a été c’est sûr. Son métier l’a poussé à faire,  de belles choses puisqu’il a été décorateur au théâtre de Bône. Cela m'a permis d’assister gratuitement à de belles représentations.
On venait nous chercher avec ma mère, en calèche pour nous conduire jusqu’au théâtre.
   A chaque tableau on descendait les décors. Mon  père les retouchait avant que les rideaux ne s'ouvrent. 
Nous étions confortablement assis dans une loge qui était cédée à la famille. Je revois ma mère,  avec la plastique et la grâce que je lui connaissais, bomber le torse de fierté  pour montrer combien elle était digne d’occuper la place qu’on lui avait aimablement cédée. C’était la belle vie. En fait quand on n'a rien, ou presque rien, que faut-il pour être heureux ? Pas grand-chose…"

 
 L`ancien théatre de Bône.  Le nouveau théâtre
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Deux ans après la naissance de Michel, Rosine attend un nouvel enfant. Il s'agit  d'un deuxième garçon que le couple nommera François. La petite famille continue à mener une fille suffisamment confortable lorsque François est atteint de la variole. La maladie terrasse l'enfant jusqu'à risquer de lui faire perdre la vie. C'est ensuite le tour de Michel pour qui le mal est moins virulent. Le couple est obligé de se séparer de la boutique pour faire face aux frais médicaux et de soins des deux enfants. C'est alors qu'ils décident de quitter Bône pour s'installer à Mondovi, pensant qu'au village la vie serait plus aisée. 

A Mondovi le temps a passé. Rosine et Michel se sont fait des amis. Parmi eux il y a Carmelo, propriétaire d'une petite ferme sur la route de Barral à qui il rend régulièrement visite.

Au village on entend parler que de cette « saleté de guerre civile Espagnole ». Michel, est particulièrement touché puisque, c’est le peuple qu’il a quitté il n’y a  pas si longtemps, qui s’entretue.

« Tu te rends compte, ils se tapent dessus  » dit-il à Carmelo tout en trempant son pinceau dans le pot de peinture posé au sol.

« Qu’est ce que tu veux que je te dise, un homme c’est  con par nature… Peux être que si on était à leur place on serait assez cons pour faire comme eux. »

Et Michel se remet à étaler la peinture sur la porte qui sépare la chambre de la salle à manger. Carmelo lui  fait repeindre toute la salle à manger de la maison. On peut atteindre la pièce en gravissant les marches d’un escalier extérieur. C’est par là que les invités entrent pour ne pas traverser la cuisine qui est au rez de chaussée.

 Une fois la porte terminée, il dit :
« Bon pour aujourd’hui j’abandonne, je vais retrouver la segnora »

« Au fait comment elle va Rosine…Elle est allée voir Taïeb? » Taïeb c’est le docteur qui est installé derrière l’école de filles.

« Oui elle est allée le voir mais il arrive pas à dire ce qu’elle a » répond Michel.

« Y’a un moment que ça dure, ce cinéma. La dernière fois qu’elle est venue, elle disait qu’elle avait comme envie de rendre» réplique  Carmelo

« En ce moment ça va un peu mieux, mais y’a des fois où elle se sent comme un poids sur l’estomac. Je comprends rien à tout ça »
Michel finit de s’essuyer les mains, prend son vélo, le pousse jusqu’au portail de la ferme et une fois sur la route l’enfourche en direction de Mondovi.

A la maison il retrouve ses deux fils, Michel, 19 ans et François, 17 ans assis à la table de la cuisine. Tout le monde s’inquiète de l’état de santé de la mère.

« Si ça continue il faudra aller voir un professeur à Bône » dit Michel 

Quelques jours passent et le mois de juin est entamé.

Ce matin là, Rosine vient de faire sa lessive. Elle sort pour étendre le linge.

 A l’angle du toit de la maison les hirondelles tournoient devant un nid qui a été déserté à l’automne. On perçoit au loin les claquements de becs des cigognes qui sont sans doute perchées sur le toit de l’église.

A ce moment là Rosine a une pensée pour Michel qui est justement dans l’église. Il avait promis à Monsieur le curé de repeindre le choeur. Chaque matin il se rend donc dans la maison du Bon Dieu. C’est l’occasion de refaire le monde avec son représentant sur terre.

L’été est là.

Rosine fixe une à une les épingles en bois sur le linge étendu en travers de la cour. Voila que les nausées lui reprennent. Elle ne se sent pas bien. Elle décide de retourner voir le docteur. Peut-être lui donnera t-il  quelque chose qui la soulagera. 

Elle sort comme abasourdie de la consultation. Se précipite chez elle, appelle Michel.

Celui-ci vient justement de rentrer. Il accourt

« Qu’est-ce qui se passe ?

« Tu sais ce que m’a dit Taïeb? »

« Et qu’est-ce qu’il t’a dit ? »

« Je suis enceinte!»

Michel la regarde sans même pouvoir dire un  mot. Un coup de massue n’aurait pas eu plus d’effet.

Le calcul permit de dire plus tard qu’elle était effectivement enceinte d’environ 6 mois. Six mois pendant lesquels toutes les investigations n’avaient permis aucun diagnostic. 

 La nouvelle fut un évènement au village. Rosine avait eu un 3ème garçon en 1927 qui mourut malheureusement assez jeune. Onze ans après, elle attendait un nouvel enfant. Rien, de façon visible ne permettait de le deviner.

Deux mois après l'enfant naissait. 

« On aurait dit un gros rat. Il était tout noir.Ceux qui l’ont vu, pensaient qu’il ne vivrait pas longtemps »

« On s’est empressé de lui donner un prénom. Personne n’avait pris le temps de le choisir. C’est une personne de l’entourage qui a prononcé le prénom : Armand…. » 

Michel n’a pas tardé à organiser le baptême. Tout le village y a été convié. La fête a été organisée dans la salle des fêtes du village.Puisque Armand risquait de ne pas vivre longtemps, il fallait de son vivant lui offrir la plus grande fête qui soit. Chaque convive participa à l’organisation de la cérémonie.

C’est sans doute ce qui a fait que, Armand reconnaissant, a tenu à survivre afin de pouvoir remercier tout ce monde qui avait manifesté tant de solidarité.
 

L’aventure qu’a vécue Rosine avant cette  naissance a ému tout le village. Mais voila qu’une autre épreuve se prépare pour la famille.

 Ma mère  raconte :

« Rosine, à cette époque a été bien mal.

Papa était alors militaire en garnison à Constantine. Nous étions fiancés. Nous nous étions entendus pour lui rendre visite. Elle était  à la clinique du docteur Bouquet de Beauséjour à Bône. Là où je t’ai mis au monde. Elle était très fatiguée. On ne savait pas trop ce qu’elle avait. C’est le docteur Taïeb qui demanda à ce qu’elle rentre en  clinique. Là, le docteur qui l’a prise en charge décida de l’opérer  pour vérifier son diagnostique : un cancer.

La sœur de mémé qu’on appelait Fifine,( Joséphine), habitait Bône. Elle  était constamment à son chevet. A la sortie de la salle d’opération, le docteur lui apprit  la nouvelle, précisant qu’il était inutile qu’il la recouse étant donnée la gravité de ce qu’elle avait. Elle risquait même de ne pas passer la nuit. Il conseilla à Fifine de rentrer chez elle, précisant qu’elle serait avertie si quelque chose de nouveau se passait.

Fifine rentra chez elle, toute retournée et  le cœur gros de devoir ainsi se résoudre à perdre une de ses sœurs. Elle ne ferma pas l’œil de la nuit.

Le lendemain matin n'ayant aucune nouvelle, elle ne tarda pas à se rendre au chevet de Rosine pour découvrir qu’elle était en vie et bien en vie. Le docteur prit la décision de finir son opération en recousant l’incision qu’il avait pratiquée. Elle avait « la peau sur les os ». Ses doigts ressemblaient à des pattes de  poulets. Elle resta un bon mois à la clinique puis elle rentra à Mondovi où on continua les soins. Petit à petit, elle reprit « du poil de la bête » . Sa convalescence a été assez longue. A notre mariage (1942), elle n’était pas encore tout à fait remise.

On n’a jamais su vraiment ce qu’elle a eu mais sa maladie ne l’a pas empéchée, par la suite, de reprendre de plus belle ses activités. Malheureusement, cela a fichu un sacré coup au moral de Michel, son mari."


 

Michel le premier fils a 22 ans. Engagé l’année précédente il  est affecté au 67ème régiment d’artillerie d’Afrique à Constantine. Son seul fait d’armes est pour l’instant un déplacement en Tunisie.

En 1940, la guerre étant perdue, il réintègre Constantine avec la préoccupation constante d’aller rendre visite de temps à autre à, sa fiancée.

Le mariage a été repoussé à cause d’un empêchement majeur.  Michel père est bien mal. Il souffre depuis un bout de temps. Il a un poumon atteint par la maladie.

Ses souffrances ont fait qu’à bout de force; il a dû cesser de travailler.Les revenus du foyer ne permettent plus de payer la maison qu’il occupe rue Thouin à Mondovi. Il ne peut pas, pour l’instant,  honorer la promesse qu’il a faite au propriétaire indigène de payer par tempérament la somme qu’il lui doit.

Il y tient, à cette maison. Il a entrepris de rénover les locaux et il est sur le point d’achever les travaux.
 Malheureusement, aucun compromis de vente n’a été signé.

 Un « malfrat », dénommé N...., sentant la bonne affaire, propose à l’indigène de lui acheter la maison « cash », coupant du même coup, l’herbe sous le pied à la famille.

Une signature entérine la proposition. L’homme était  un habitué de ce genre de truandage. Il s’en était fait une réputation. Rien n'a pu l’empêcher de renoncer à ses manigances. Pas même les menaces de Carmelo qui, le rencontrant par hasard sur le pont de la route de Barral, à la sortie du village, était à deux doigts de le faire basculer dans l'Oued Guerig par dessus la rambarde. Le colosse le tenait  par le collet en proférant les pires insultes que lui dictait la rancœur de constater une telle bassesse. Le « moins que rien »eut la vie sauve grâce aux prières insistantes d’une tierce personne témoin de la scène. 

« NON, NON,  ne fais pas ça,… ne fais pas ça ! » dit-elle.

L’année 1940 s’acheva de triste manière. Outre la guerre, Michel était au lit s’affaiblissant de jour en jour.

Il mourut fin 41 avec, à son chevet sa femme Rosine.
Ce jour là, quand il apprit la nouvelle, Carmelo, le colosse qui avait failli jeter le truand par-dessus la rambarde d’un pont sur la route de Barral, pleura  comme un gamin. Il aimait Michel pour sa gentillesse, sa simplicité, sa discrétion. Il se faisait un plaisir de le voir se rapprocher de lui par le lien que devait créer le mariage de sa fille avec son fils Michel.
Michel père a été entérré dans le cimetière de Mondovi.

Armand n’avait pas tout à fait 4 ans, Michel en avait 23 et François 21.

C'était la guerre. Michel et François continuèrent leur temps à l'armée.
 Il ne resta  plus à Rosine qu’à reprendre son tablier de cuisinière pour subvenir à ses besoins et à ceux de son plus jeune fils.  

 


 




 

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 1954 - C'est la faute à TRUGLIO.
 

 

A Bône le  stade municipal portait le nom du député qui est à l’origine de sa création : PANTALONI. C'était un des rares stades engazonnés d'Algérie.

Les équipes de foot de Bône étaient l'ASB dont tous les joueurs étaient employés de l'usine à gaz, la JBAC soutenue par les dirigeants de la TABACOOP et plus tard une équipe musulmane l'USMB.

La violence régnait dans les stades. Les bagarres accompagnaient souvent les fins de match (cris,  jurons, coups de pierres, de poings). Les fauteurs de troubles se séparaient assez souvent avec des blessures "minimes" ( un nez cassé, un ou deux yeux au beurre noir).

 

Je me souviens vaguement de ce match qui s’était déroulé dans ce merveilleux stade. Le spectacle méritait le déplacement puisque les équipes en lisse étaient une sélection bônoise et Dunkerque. Il y avait parmi les bônois des célébrités locales : TRUGLIO, les frères MENELLA, les frères RIPOLL, CALLEJA, TENERONI, COURBIS. Mais malgré la qualité de ces joueurs, le résultat était connu d’avance parce que le niveau de nos équipes  n’avait jamais pu permettre de rivaliser avec  celles de métropole. Malgré tout, le spectacle méritait le déplacement. Mon père décida donc de m’emmener. Mes deux oncles, Armand et François nous accompagnaient. Il y avait dans les buts de la sélection bônoise un professeur de culture physique, un dénommé TRUGLIO.

Vue d'ensemble du stade Pantaloni de Bône. Les tribunes du stade L'entrée du stade


 


Le match débuta dans un enthousiasme que l’on peut comprendre. Et puis Dunkerque marqua un but puis un deuxième. De la travée juste au dessous de la notre, des quolibets commencèrent à fuser :
« Où ils l’on trouvé ce goal ? Dehors le goal ».
A cela François répondit
« On va te mettre à sa place toi ».
« Ta gueule. Va voir là-bas si j’y suis 
» répondit l’autre.
Au troisième but les commentaires reprirent de plus belle
« C’est pas un gardien, c’est une passoire…Dehors le goal ».
« Ta gueule conard
! » cria mon père. 
L’échange de jurons et d’insultes n’arrêta pas jusqu’à la fin du match.
Lorsque l’arbitre donna le coup de sifflet final je sentis comme une animosité dans les tribunes.

Mon oncle se précipita vers les travées d’où venaient les insultes. Mon père me mit à l’écart contre une rambarde des tribunes et me dit
« Bon tu restes là, tu ne bouges pas ».
Bouger , il valait mieux que je m'en abstienne si je ne voulais pas recevoir une manchette d’un des combattants qui gesticulaient autour de moi. Des combats auxquels je ne comprenais rien, tellement la pagaille était monstre.
Il y avait du grabuge. Me sentant abandonné je me mis à pleurer. Les gens autour de moi prirent le temps de me consoler en me disant que mon père allait revenir. Le fait de me sentir protégé atténua mes pleurs. Où était passé mon oncle Armand, je n’en savais rien. Au bout d’un moment qui me parut une éternité je vis mon père réapparaître. Mes deux oncles l’accompagnaient.

« Allez vite…on rentre » me dit-il. Il n’avait pas l’air amoché.
J’appris bien plus tard la raison du pugilat. Mon père et mon oncle n’avaient d’autant moins supporté les critiques du gardien de buts TRUGLIO, qu’il était membre de la famille.…

Cette bagarre comme d’autres était le reflet d’un comportement presque naturel qui s’était installé au sein de la communauté. Il suffisait parfois d’un regard pour qu’on entende
« Qu’est-ce que tu veux…Tu m’as pas bien vu ! …Tu veux ma photo ! »
et cela dégénérait.
Souvent le bônois était incapable de s’étendre en explications. Le langage peu châtié prenait rapidement le dessus. La bagarre se déclenchait le plus souvent après des insultes touchant les morts ou les parents. L’offense suprême était le fait d’insulter les morts.

  De toute l'Afrique du Nord, ce sont sans doute les gens de la région de Bône qui ont eu le plus grand répertoire de jurons, souvent incompréhensibles pour les étrangers.

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 Un Mondovien disparu  A un Mondovien disparu...
 
Retournons ensemble, pour un instant, si tu le veux bien, sur ces sentiers aux senteurs et splendeurs inoubliables du pays qui t’a vu naître.
Ils sont jalonnés de stations qui sont autant d’images que j’ai sélectionnées dans l’album de famille que je veux feuilleter avec toi...
 
Commençons par ces pages qui te montrent jeune fringant entouré de tes amis les plus proches ou de ta famille. Cela fait déjà 18 ans que tu es né dans ce village d’Algérie créé de toutes pièces  par les mains d'hommes et de femmes courageux et dévoués. Tes ancêtres les ont rejoints pour leur préter main forte. Puis tes parents ont pris la succession avant de te donner naissance.
 Progressons …
Regarde, tu es dans un habit de lumière, celui des musiciens de l’orchestre qui animait les jours festifs du village.
C’est certainement la sensibilité qui est née de l’apprentissage de cet art qui t’a fait tant apprécier cette musique nostalgique dont tu nous a si souvent parlé.
Et puis tu as joué le saltimbanque dans un rôle que la troupe théâtrale du village t'a confié dans une pièce dont le langage n’existe plus : le bônois.
Saltimbanque, toute ta vie tu l’as été dans l’âme.
Dans ta tête c’était alors  une fête perpétuelle qu’entretenait ton père, musicien bon vivant et ta mère qui ne demandait qu’à le suivre.
Nul doute que le soleil y était aussi pour quelque chose.
Mais malheureusement le soleil, capable de cacher la mélancolie, ne peut rien contre la souffrance d’une famille face à la guerre ou à la maladie.
Tu as dû quitter ton village natal pour participer à la défense de ton pays. C'est alors que ta mère Rosine  se releva par miracle d’une maladie qui plongea ton père dans un tel désarroi qu’il en mourut. Il n’avait qu’une cinquantaine d’années…
Tournons la page…
Te voilà photographié en  tenue militaire. C’est la guerre. Dans une calligraphie impeccable  tu as écrit au verso:
                 Le printemps est venu me surprendre loin de vous.
                  Mes pensées sont toujours affectueuses pour tous.
                 Retrouvez en mes vers, le bonheur, le plaisir
                 Que mon être ressent, en voyant l’avenir.
L’avenir ce sera pour toi ce que dissimule la photo suivante. L’amour que tu as pour ta future femme avec qui tu te marieras et qui sera à tes côtés jusqu’à ton dernier souffle.
Une vie de complicité et de bonheur soumise pourtant à de dures épreuves que votre ténacité a permis de surmonter.  
 
 
La vie, c’est vrai est faite de haut et de bas comme ce chemin qui nous mène au bout du Cap de Garde, à Bône.
Au fond, la mer fait scintiller les milliers de diamants et toi, au premier plan, tu exhibes, frétillant au bout d’une ligne, un merveilleux poisson.  
Tu as eu une passion constante pour la pêche et c’était un régal de t’entendre partager ce plaisir, avec tes deux frères ou d’assister aux préparatifs d’une sortie.
 
Non loin de là une plage a servi de décor à nos plus belles sorties dominicales : la plage Toch où on te voit maintenant. Tous les membres de la famille sont là et parmi eux tes deux enfants résultat de ta détermination à fonder une famille.
Ton amour du beau t’a poussé régulièrement à fréquenter les rives de cette méditerranée que tu as tant  aimée…
 
Attention une photo s’est décollée…elle risque de tomber…Tu es affublé d’une tenue de combat de l’armée française…Cela fait tout drôle de te revoir en tenue militaire après tant d’années. C’est l’époque de ce qu’on a appelé les "Unités territoriales", l’époque des évènements, l’époque où  chaque jour nous apprenait de terribles nouvelles.
 
Nous voilà à la dernière page de l’album...
 
Sur un grand bateau, un homme est assis sur ce qui ressemble à une malle comme pour vouloir empêcher qu’on soulève son couvercle.
 En regardant de plus près on peut te reconnaître. Tu quittes ton pays natal, l'Algérie...
 
Cette malle, je l’ai revue  quelques années plus tard sous la fenêtre qui donne sur le Canigou.
Je me suis toujours demandé si tu n’y avais pas soigneusement caché  toutes ces choses dont tu nous a parlé avec tant d’amour et de conviction tout au long de ta deuxième vie passée de l'autre côté de la Méditerranée : les senteurs et splendeurs, la musique de la nostalgie, les lumières aux milliers de diamants, le soleil qui cache la mélancolie…de ton pays …proche de l’imaginaire
 
 
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   Le cheval Taillefer  Sur la route de BARRAL                                 
 

Pour  aller du village à la ferme il fallait passer le pont de l'oued GUERIG.

Régulièrement  Taillefer empruntait le chemin qu'il connaissait dans ses moindres défauts. Son pas régulier martelait le sol de la route qui menait à Barral. C'est là que se finissait la plaine de BÔNE et que naissait les premiers contreforts du relief.
En 1848 le village de BARRAL avait pour nom « MONDOVI LE HAUT ». Par manque de place sur le territoire de la commune de MONDOVI, une partie des colons pionniers s'y était installée dans des conditions aggravées par le manque de sécurité. Le lieu n’était pourtant situé qu’à 6 km du centre de MONDOVI. BARRAL c'est le nom d'un général de l'armée d'Afrique tué en Kabylie en 1848.

Ce jour là  Taillefer tractait une nouvelle charrette dont Charles, le fils de Carmelo, était fier. Conduire une nouvelle charrette c'était, à cette époque, comme piloter une nouvelle automobile. Le pas cadencé régulier marqué par les sabots du cheval donnait l'impression qu'il avait conscience qu'il traînait un nouveau véhicule. L'oued Guerig marquait les limites sud du village. À cet endroit la rivière avait creusé un lit profond avant de rejoindre la Seybouse, un peu plus bas.

Dans le virage après le pont franchissant l'oued, sur la gauche, descendait un chemin de terre qui permettait d'atteindre une parcelle appelée « demi hectare » parce que cela correspondait à sa superficie. Au milieu de ce terrain deux énormes figuiers exhibaient, à la belle saison, des fruits tellement gros qu'un seul suffisait à rassasier le plus difficile des gourmands. On y voyait souvent des enfants s'y aventurer malgré la dangerosité du lieu.. Le chemin marquait la limite nord des terrains de la ferme de Carmelo et Joséphine.

À droite, après avoir passé le pont, une barrière souvent fermée permettait d'accéder à une petite ferme au bout d'un chemin assez long. On y apercevait parfois une dame seule la plupart du temps. Elle vivait dans la ferme qu'elle avait créée avec son époux emporté trop tôt par une maladie. Par comble de malchance la destinée arracha à la femme son fils à peine agé de 16 ans. À la mort de son mari plutôt que de baisser les bras la dame décida de poursuivre l'exploitation des biens dont elle se retrouva responsable. Certaines parcelles de terre qu'elle possédait au bord de la Seybouse s'amenuisaient d'année en année suite aux inondations dévoreuses de terre de la rivière. Elle s'entoura de personnes, des indigènes, qui se chargeaient de la culture et qu'elle payait en leur cédant une partie de la récolte. Ces travailleurs vivaient à la ferme. Ils produisaient essentiellement du tabac qui était vendu à la TABACOOP, coopérative créée à Mondovi pour faciliter les échanges entre les producteurs et les sociétés d'exploitation. Le blé faisait partie des cultures au village. Une année où la récolte avait été vraiment intéressante, chez la dame, le stockage du grain posa problème. En attendant la livraison aux docks silo de BÔNE il fallait absolument que la récolte soit rangée en lieu sûr pour éviter toute tentative de vol. La dame trouva une solution radicale qui consistait à faire déménager les meubles d'une pièce de sa modeste maison pour y stocker le grain. Pour elle chaque jour était une lutte constante pour mener à bien l'objectif qu'elle s'était fixé : poursuivre l'exploitation de la ferme.

Charles franchissant le pont vit la dame et lui fit signe pour lui dire bonjour. Elle avait souvent recours à lui ou à Carmelo pour résoudre des problèmes presque quotidiens. Une véritable amitié est née de ces relations qui poussèrent  jusqu'à considérer la dame comme une parente. Elle se prénommait Vincente et devint tout naturellement Tata Vincente.

De chez Tata Vincente à la ferme de Carmelo il y avait une ligne droite après le virage. La route était bordée d'arbres qui avaient été plantés lors de sa création en 1848. Pour les protéger on avait peint le tronc à la chaux. Sur la gauche, les terres de Carmelo commençaient par une plantation d'arbres épineux qui se couvraient l'été de fruits de la taille d'une cerise : il s’agissait de jujubiers. Lorsque le jujube prenait sa couleur rougeâtre les enfants s'en remplissaient les poches et les déguster un peu comme on fait avec des cacahuètes.

Le jujubier c'était l'emblème de la ville de BÔNE : on le retrouvait sur les armes de la ville.

Juste après les jujubiers, un portail pratiquement toujours ouvert le jour, donnait sur la cour de la ferme de Carmelo. Charles posa  les rênes sur le dos de Taillefer qui avait compris qu’il était arrivé à destination. Il n’était pas rare de voir devant la ferme la charrette de Carmelo ou une voiture d'un invité qui lui rendait visite. Ce jour-là c'était celle d'un ami amoureux de chasse comme lui, fonctionnaire en retraite qui se chargeait de commander en France tout ce qui est nécessaire pour fabriquer les meilleures cartouches. À l'occasion, en fonction de l’heure cela se passait devant un café ou une anisette, ce breuvage devenu roi dans toute l'Algérie.

La propriété de Carmelo était modeste. Elle comptait une dizaine d'hectares mis en valeur par des plantations d'arbres fruitiers, de cultures maraîchères et un élevage de vaches et cochons.

L'homme était d'origine maltaise. Orphelin à huit ans, il n’a jamais su lire ni écrire et a commencé, comme les Italiens ou les Espagnols par les besognes les plus difficiles, celles auxquelles les Français, vignerons ou chefs de culture ne voulaient pas se plier. D'abord ouvrier, concurrent des indigènes sur le terrain de la main-d'oeuvre, il a réussi, à force d'acharnement, à se créer un petit patrimoine tout en apprenant combien il est difficile de vivre comme  les quelques ouvriers qu'il emploie. Il est bien décidé, pour ces raisons, à profiter de l'exploitation de ces terres qu'il fait siennes tout en conservant le souvenir d'une partie de sa famille restée sur l’île de Malte avec laquelle il a gardé le contact.

En poursuivant son chemin après la ferme de Carmelo on découvre les vignes du domaine de GUERIG qui vont jusqu'au territoire de BARRAL : 120 ha de part et d'autre de la route, qui permettent de produire du vin dans une cave qui peut contenir jusqu’à 18 000 hl du breuvage. Une centrale électrique privée fournit du courant à l'ensemble de la propriété qui compte 26 ha d’orangers, 40 ha de coton  30  ha de céréales. Le domaine appartient à une famille d'origine française qui, de succession en succession a su profiter de l'évolution des choses pour s'enrichir jusqu’à se constituer un patrimoine de 387 ha. Mais, un jour de 1957, le 19 février  on apprit que Jean, le dernier des descendants de la famille, en charge de la propriété, avait été lâchement assassiné  par  le FLN.

Lieu de vie intense et  de promenades fort agréables la route de BARRAL est alors devenue comme beaucoup de route en Algérie un lieu où on ne pouvait s’aventurer que par la force des choses, par obligations professionnelles. Un jour, le portail de la cour de Carmelo a été fermée d’une grosse chaîne cadenassée et gardé par un chien qui allait de long en large, enchaîné à un câble tendu au travers de la cour. Seul, Carmelo pouvait l’approcher parce qu’il lui donnait à manger. Chaque soir lorsque la nuit tombait, il lançait un coup de sifflet vers les quatre coins de la ferme et attendait que  les chiens qui y étaient postés lui répondent  d’un aboiement qu’il savait reconnaître et qui le tranquillisait. S’il arrivait qu’un chien ne réponde pas, il prenait alors son burnous et son fusil pour aller se rendre compte, avec toutes les précautions d’usage, de la raison de son silence… La guerre avait commencé…  

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